Sarah Tailleur Photographe »

Personnel/Anxiété: Se noyer dans le béton

Quand on parle de crise de panique ou de trouble d’anxiété généralisé, on a souvent l’image de l’anxieux qui reste là sans bouger, les pieds dans le béton. Incapable de faire quoi que ce soit. Cette image est fausse. L’anxieux n’est pas paralysé de l’extérieur, mais bien de l’intérieur. Le béton n’est pas à ses pieds, il coule plutôt directement dans lui. Son corps se noie dans un mal invisible pour vous…

Autour de la table au restaurant, la musique urbaine, le bruit des assiettes et les rires se croisent. Je prends une gorgée de mon «drink», je m’arrête soudainement et je fixe le vide. Un sentiment trop bien connu, je sens que l’angoisse prend le contrôle de mon corps. Je sais que la crise s’accapare mon corps. Le goût sec du ciment dans ma gorge, je prends une gorgée d’eau pour le diluer. Ça n’en prenait pas plus pour transformer cette poudre en béton. Alors que tout le monde a du plaisir, je n’entends plus rien. Des sons flous et étouffés dans la grisaille qui remplit désormais ma tête. Un mur vient de se créer entre vous et moi, je ne peux plus vous entendre. Ma tête trop pleine passe en mode panique. Vous ne le réalisez pas encore et même peut-être jamais puisque tout se passe à l’intérieur de moi. Je débute ma noyade. En descendant le long de mon œsophage, ce mortier gris et épais se glisse désormais dans mon estomac. La nausée me prend. Mon estomac fait le plein de mal. Puis, le béton gonfle et commence à prendre de l’expansion. Mon cœur a de moins en moins de place dans ma poitrine. Il se serre et se débat. Je suis persuadée que je vais mourir, je ne peux pas survivre à autant de pression à l’intérieur de moi. Le battement en chamaille, je sens maintenant mes poumons faiblir. N’ayant plus d’espace dans cet habitacle désormais encombré, ils forcent ma respiration à s’accélérer. Je manque d’air. J’ai chaud. La tête me tourne. Je ne sais plus combien de temps je réussirai à endurer ces organes affaiblis. Plus de la moitié de mon corps se meurt. Mon estomac est un bloc bien solide, mon cœur se désiste et mes poumons ne semblent plus capables de me fournir de l’oxygène. Je dois vomir !

Alors que mes jambes sont encore fonctionnelles, je quitte la tablée pour me diriger aux toilettes. Je ne cours pas, je marche relativement normalement. Quand on avance avec un bloc de béton dans le corps, sa lourdeur ralentit. À peine arrivée aux toilettes, j’expulse le mal du mieux que je le peux. Si je suis chanceuse, ce bloc d’anxiété n’aura pas eu le temps de se rendre au foie. C’est raté, je vomis désormais de la bile. Je sens qu’il descend encore, comme des fragments de béton durci dans mon intestin. J’ai désormais des crampes et mon ventre me fait souffrir. Je m’assois sur la toilette et je cherche frénétiquement une gomme à mâcher dans ma sacoche pour changer le goût dans ma bouche. Je réalise que mes bras sont aussi atteints. Mes doigts tremblants, froids et décolorés semblent incapables de saisir mon paquet de gommes. Je tombe finalement sur une vieille pastille. Je la déballe rapidement et la lance dans ma bouche aride. Je tente de calmer mes hauts le cœur. Ça semble me soulager, ça change le goût dans ma gorge. Mon corps fait une indigestion de tout ce mal.

Mon estomac et mes intestins sont vides. Je recommence tranquillement à respirer, mon cœur retrouve son espace et mes poumons se gonflent. Je me dirige au lavabo. Quelques gouttes d’eau jaillissent sur mes joues chaudes. Je remets un peu de rouge sur mes lèvres. Je respire trois fois en me regardant dans le miroir. J’ouvre la porte et je retourne à la table rejoindre ces gens heureux. Vidée, épuisée et molle.

J’ai bu du béton, une fois de plus, et personne ne s’en est aperçu.

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