Sarah Tailleur Photographe »

Photographie : L’art de soumissionner

En photographie, la palme d’or de la question la plus répétitive jamais posée est probablement la fameuse « Combien je dois charger ? » Les photographes qui débutent se plaignent que les professionnels ne les aident pas à établir un bon tarif, tandis que les professionnels se plaignent que les débutants chargent des sommes ridicules. C’est le monde des incompris. Cette question à laquelle il n’existe aucune règle précise est aussi celle qui cause le plus de casse-tête aux entrepreneurs de la photographie. Deux professionnels chargeront parfois des prix très différents, ce qui devient difficile à saisir pour un client, tandis que deux amateurs aussi. Quand les deux mondes se mélangent, alors là, on a droit à des prix qui divergent énormément. J’ai donc décidé de faire un exercice fictif avec vous pour vous montrer à quel point il est important de charger un tarif que l’on juge à sa valeur. On ne peut pas charger le prix d’un autre ou en inventer un.

« Bonjour! Je suis propriétaire d’une entreprise en mode de 18 employés située au 123 boulevard Turgeon. Nous recherchons un photographe pour réaliser des portraits de nos employés individuellement. Nous aimerions que les photographies soient prises sur fond blanc pour notre site Web, nos rapports annuels et quelques publicités. Nous sommes disponibles entre le 7 et 18 avril 2016, car c’est la seule période où nos employés de l’extérieur seront en ville. Il faudrait ensuite pouvoir obtenir les photographies avant le 1er mai pour notre congrès annuel. J’attendrai votre tarif, merci! »

D’abord, ce courriel est un mauvais exemple, car les clients ne donnent jamais autant de détails. Ils nous garrochent un « Quel est ton prix pour 18 personnes, merci! ». Alors, il est de votre mandat de gratter pour obtenir tous les détails nécessaires et de ne pas hésiter à effectuer un retour auprès du client pour obtenir tout ce qui vous sera nécessaire afin de soumissionner un prix réaliste. Il suffit que vous n’ayez pas compris qu’il voulait faire le projet en 3 jours ou encore qu’ils voulaient aussi des photos d’équipe, pour être 2000 $ dans le trou! Donc, la première étape quand un client ne détaille pas est de chercher à en savoir le plus possible pour soumissionner avec justesse, que ce soit en téléphonant avec une liste de questions, ou en retournant son courriel. Voici maintenant les soumissions possibles des photographes :

Photographe 1 — Fonctionnaire à temps plein, il fait de la photo à temps partiel. Il n’est pas inscrit aux taxes et fait environ 1 contrat de photographie par mois. Il a un reflex d’entrée de gamme et utilise Lightroom pour ses retouches qui sont mineures. Il fait de la photographie par passion le weekend, surtout des paysages depuis 2 ans. Il n’a pas de site Web ou de branding, seulement une page Facebook personnelle. C’est un ami qui l’a référé à un autre ami.

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Le résultat : Amateur. Certaines photos sont un peu floues, on voit souvent une boîte de mouchoirs verte derrière, et le photographe ne savait pas comment retoucher la tache de café sur le blouson du propriétaire. Les cadrages sont inégaux. Mais finalement, l’entreprise s’en est sortie à 200$  après négociation. Bon, c’est parfois cher payé pour avoir l’air fou, mais ce n’était pas cher! Le photographe amateur aura son argent pour ses pneus et il est heureux. Par contre, l’entreprise a pris la décision de ne pas le réembaucher pour l’année suivante et de prévoir un meilleur budget.

Photographe 2 — Pigiste en photographie, il travaille dans une boutique de vêtements pour obtenir un salaire stable. Il est diplômé en photographie depuis 6 mois et en train de garnir son portfolio. Il n’est pas inscrit aux taxes et réalise 1 contrat par semaine, principalement gratuitement. Il a un reflex moyen de gamme et a appris la retouche Photoshop lors de ses études. Il s’intéresse particulièrement à la photographie de mode. Il a un portfolio en ligne sur un site Web très basique et une page Facebook.

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Le résultat : Il se débrouille. Il y a quelques erreurs techniques, mais il en a corrigé quelques-unes à la retouche. Le propriétaire n’a pas de tache de café sur son blouson comme avec son confrère. Le client a négocié son prix pour 580 $, mais le photographe est heureux parce qu’il a tout de même décroché un autre contrat du genre en mettant les photos dans son portfolio. Par contre, il sait qu’il chargera un peu plus cher, car la retouche lui a pris le double du temps soumissionné. Le client trouve que le compétiteur a encore de meilleures photos que lui, mais il trouve que ça fera le boulot pour l’année à venir et pourra économiser pour autre chose. 

Photographe 3 — Photographe professionnel à temps plein. Il gagne sa vie uniquement de ce salaire. Il a des assurances, est inscrit aux taxes, engage un retoucheur professionnel dans les périodes fortes. Il est dans le domaine depuis 7 ans. Il se spécialise en corporatif. Il a un site Web, un blogue, son travail a été publié plusieurs fois et une page Facebook. Il donne aussi des formations et des services de coaching en entreprise.

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Le résultat : Au-delà des attentes du client. Les retouches effectuées par le retoucheur sont magnifiques et les photographies sont très professionnelles. Elles ne sont finalement pas sur fond blanc et le photographe a proposé un look complètement unique avec la styliste. La compétition peut aller se rhabiller. Les clients ont finalement décidé de venir en studio pour économiser un peu, mais ils ont été très satisfaits de leur expérience puisqu’ils ont été reçus par l’assistant souriant avec des beignes et du café. Une superbe journée de shooting. Le photographe est heureux du résultat et sait que pour le prochain contrat du genre, il peut couper l’assistant pour les 2 dernières heures sans nuire au service. Cependant, comme sa demande a augmenté à la suite à ce contrat, il pense charger un prix un peu plus dispendieux la prochaine fois.

Photographe 4 — Photographe professionnel à temps plein. Il gagne sa vie uniquement de ce salaire. Il a des assurances, est inscrit aux taxes, réalise l’ensemble des retouches lui-même. Il est dans le domaine depuis 3 ans. Il se spécialise en photographie de familles et de bébés, mais il fait du corporatif une fois par mois pour arrondir ses fins de mois. Il a un site Web, un bon branding et est très présent sur les médias sociaux.

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Le résultat : Le client a reçu les photographies sur fond blanc comme demandé. Il est satisfait des photographies et ça répond à ses exigences. Il ne réinventera pas la roue avec ses photos, mais elles sont très réussies. Le photographe est heureux, car le client n’a pas négocié et c’était une période difficile. Il a mis plus d’heures que prévu sur la retouche, mais un peu moins pour la prise de vue. 

Photographe 5  Photographe à temps partiel. Il travaille comme graphiste dans une boîte de communication. Il est inscrit aux taxes et réalise l’ensemble des retouches lui-même. Il est dans le domaine du graphisme depuis 4 ans. Par son travail, il est appelé à réaliser régulièrement des petites prises de vue pour les clients sans budget. Il est présent sur les médias sociaux, mais ne caresse pas le rêve de devenir indépendant.

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Le résultat : Il a fait le contrat un peu à reculons, car son emploi du temps était très chargé. Il sait qu’il ne soumissionnera plus pendant les périodes folles au bureau. Les photographies sont belles, mais l’expérience l’est un peu moins. Le photographe a finalement eu de la difficulté avec son flash loué et a livré avec du retard. Le client est content du résultat, mais aurait préféré recevoir les photos dans les délais. Il a d’ailleurs demandé un crédit à ce propos au photographe.

Comme vous pouvez le voir, les tarifs sont très différents. On passe de 200 $ à 3300 $ pour le même nombre de photos remises au client. À la question « combien charger? », ces photographes vous auraient donc proposé des prix variant de 3100 $. Il ne suffit donc pas de faire une moyenne, car celle-ci ne sera pas fiable. Avec une moyenne de ces 5 photographes, on obtient 1322 $, mais le photographe 1, 2 et possiblement le 5 ne les valent pas. S’ils chargent ce prix, ils décevront probablement leur client. C’est plutôt de réaliser une démarche de soumission qui correspond à notre profil. Le photographe 3, spécialisé en corporatif, et le photographe 4 spécialisé en portrait de famille, sont tous les deux des photographes professionnels, ce qui ne les empêchent pas de charger un peu plus de 1000$ de différence. Par contre, le service offert est très différent d’un photographe à un autre. Donc, le photographe 3 croit valoir les 3000$ avec sa valeur ajoutée du styliste, du retoucheur et de son expérience, tandis que le photographe 4 sait qu’il ne s’agit pas de sa spécialité, mais qu’il fera l’affaire pour ce type de mandat parce qu’il est à l’aise avec la demande initiale avec un tarif de 1850 $. Il n’y en a pas un qui offre un meilleur prix que l’autre, car ces prix sont relatifs au service qui est offert. Un service qui ne se compte pas uniquement en nombre de photographies. Quand notre besoin est de manger, on ne paie pas un fastfood le même prix qu’un 5 étoiles. C’est la même chose pour un photographe, c’est au client de voir ce qui correspond à ses attentes. Peut-être est-il enchanté de collaborer avec LE photographe de l’heure pour épater la galerie ou au contraire, peut-être qu’il s’agit d’une entreprise en déficit qui aimerait bien sauver sur les photos pour cette année et sera heureuse de l’ami de l’ami à 250 $. L’important est de charger un coût correspondant à ce que vous croyez valoir, car si le nouveau diplômé aurait chargé le prix du spécialiste en corporatif, il aurait soit déçu ses clients ou jamais obtenu le contrat. C’est d’être réaliste quant à sa spécialité, son expérience et ce que l’on peut apporter à un contrat. Le photographe à 250 $ ne vaut pas celui à 3000 $, et vice-versa. Et si on avait fait l’exercice avec 10 photographes, ce serait probablement 10 soumissions différentes. C’est le client qui tranche et n’allez pas dire que les clients choisissent tous les plus « cheap », car non, ce n’est définitivement pas le cas!

Alors, vous comprenez maintenant pourquoi il est impossible de vous dire combien demander?