Sarah Tailleur Photographe »

Las Vegas : Du rêve au cauchemar

Ça faisait des mois que nous préparions et économisions pour ce voyage. La première fois que nous visiterions Las Vegas. La première fois que nous partirions sans enfant. La première fois que nous allions nous marier. Nous n’avions cependant pas envisagés que ce serait aussi la première fois que nous nous retrouverions à quelques minutes de la fusillade la plus meurtrière des États-Unis. Ça non, on ne l’avait pas prévu.

Nous sommes chanceux dans notre malchance, notre vie n’a pas été compromise, nous n’avons eu qu’une grosse frousse. On va le dire dans d’autres mots, on a eu la chienne comme jamais dans notre vie. On a tremblé. On a eu la nausée. On a paniqué. Je ne veux pas que vous pensiez que cet article a pour but de m’en faire victime, car il y a eu mort d’hommes. Ça, c’est très grave. Plus grave qu’un voyage de noces bousillé et qu’un couple apeuré. Je l’écris, car vous me posez beaucoup de questions et qu’avec toutes ses émotions, j’arrive mal à tous vous répondre. Je suis encore sous le choc, je l’avoue. C’est une situation que je ne souhaite à personne. Pas même à mon pire ennemi. Alors, voici mon périple à Las Vegas.

J’avais tout organisé de notre voyage qui avait pour but un mariage intime et secret. Son habit, ma robe, nos accessoires, la célébrante qui allait nous marier, la photographe qui nous accompagnerait, le lieu dans le milieu du désert du Nevada et la voiture qui nous y conduirait. Les enfants étaient en sécurité, le frigo bien plein, un vidéo de nous et deux cadeaux sur la table de la cuisine pour les occuper le temps de notre voyage. Nous partions nous marier, en amoureux, seuls au monde. Notre rêve à nous. La température était magnifique, Las Vegas était à la hauteur de nos attentes. Grandiose et colorée. Nous profitions de notre vie d’adulte sans enfant. Notre nouvelle vie de mariés.

La journée du 30 septembre fut unique. Nous sommes allés rejoindre notre photographe, puis ce fut coiffure et maquillage pour moi. Après une journée de préparatifs, je recevais les coordonnées GPS de la célébrante afin d’aller la rejoindre dans le désert. C’était aussi la première fois que nous nous rendions à un endroit en entrant uniquement des chiffres et des points cardinaux. Nous étions excités et heureux. Nous embarquions dans notre Dodge Charger 1970 bleue et allions nous marier… Pour le meilleur et pour le pire. L’endroit était magnifique. Les montagnes, le sable, la douce brise et le soleil chaud sur notre nuque. Nous étions comblés. Le sourire qui ne décollait pas de nos visages, le bonheur pur. Ça, c’était la veille de la descente aux enfers.

Le lendemain de notre mariage, fut notre plus belle journée. Le stress était complètement tombé, nous avons été à la piscine de l’hôtel savourer quelques drinks, se baigner, se coller dans l’eau et puis, nous sommes remontés à la chambre pour nous préparer. Une fois habillés, nous sommes allés souper sur la Strip puisqu’il s’agissait de notre dernière soirée en voyage. Nous avons mangé dans un bon restaurant et puis, tant qu’à profiter de notre dernière soirée, nous sommes allés marcher. Il était environ 21h00 et pour la première fois, nous allions marcher de l’autre sens de la Strip. Nous voulions découvrir cette partie de Las Vegas que nous n’avions pas encore vu. C’est donc, en direction du Mandalay Bay pour mieux vous situer, que nous marchions calmement en amoureux. Il devait être 21h15 quand la fatigue a pris possession de mon corps, mais aussi quand une de mes sandales commençait à me briser le pied. Je demande à mon nouveau mari de retourner à l’hôtel. Je n’ai jamais été aussi heureuse d’être fatiguée et d’avoir mal aux pieds, car si nous avions continué notre route, nous aurions probablement été dans le secteur de la fusillade, à l’heure de celle-ci. Je remercie la vie de ne pas avoir vu ces atrocités. Nous nous sommes donc couchés épuisés, mais heureux.

Les sirènes étaient bruyantes, mais pas différentes. C’est Las Vegas, il y en a souvent. Ça ne m’a pas empêché de me retourner dans le lit pour mieux dormir. Puis, mon téléphone sonne en plein milieu de la nuit. C’est mon frère. Je me dis qu’il ne doit pas savoir qu’il y a un décalage horaire, je ferme l’appel. Les textos s’enchainent, on me demande si je suis vivante, il y a un attentat, beaucoup de morts et pas loin de mon hôtel. Je me lève d’un seul bond. Prise de panique, je réveille aussi mon conjoint. J’ouvre le rideau, il y a des voitures de police partout. Elles bloquent les hôtels et la Strip est complètement vide. Situation anormale à cette heure puisque celle-ci est toujours bondée la nuit. On ouvre la télévision et on cherche sur nos tablettes. On comprend l’ampleur de la situation, on voit des images horribles, pas très loin d’où nous sommes situés. Les informations qui sortent sont très nébuleuses au départ, mais on parle à un moment de plusieurs véhicules recherchés. Possiblement d’explosifs. Certaines personnes sur différents médias parlent même d’une attaque groupée dans plusieurs hôtels. Les rumeurs émergent. À ce moment, on ignore toutefois si il s’agit de rumeurs ou si c’est la réalité. Qu’on le veuille ou non, les vidéos de gens qui se font fusiller à 10 minutes de nous, semblent très vrais. Alors, tout semble encore plus intense. On ne sait pas si le tireur est toujours actif, on ne sait pas non plus s’ils sont plusieurs. Notre réflexe est donc de fermer les lumières, de se tenir loin des fenêtres et de mettre quelque chose devant la porte de notre chambre. On ne sait pas ce qui se passe, on sait seulement que c’est très grave et que notre sécurité est peut-être compromise. On pense à nos deux enfants, nous n’avons que comme fixation de rentrer au Québec. Nous n’aimons plus Vegas. Notre voyage de rêve devient l’enfer. La nuit la plus angoissante de notre vie.

La nuit fut longue et pénible, nauséeux et incapables de dormir, nous suivons l’actualité de notre lit. Notre départ est prévu pour le matin, mais les vols commencent à être déplacés et annulés. Certains hôtels sont en «lockdown», il n’est pas possible d’en sortir. Nous avons peur de ne pas quitter Vegas. Puis, nous téléphonons à l’aéroport, notre vol est bel et bien confirmé. Difficile de s’y rendre à cause du périmètre de sécurité, il n’y a que des taxis bondés de touristes sur les routes. Encore beaucoup de policiers surveillent les lieux, ce n’est plus la ville que nous découvrions quelques jours plus tôt. Nous faisons un détour, voyant le Mandalay Bay, puisque c’est tout de même un des hôtels les plus près de l’aéroport. Nous nous sentons nerveux, fatigués de la nuit blanche et surtout, le rêve de notre mariage nous semble désormais bien loin. Nous passons aux douanes, nous nous sentons de plus en plus en sécurité. Puis, deux alarmes sont déclenchées à l’aéroport pendant notre attente. Des alarmes très fortes, qui ne semblent annoncer rien de bon, un peu comme un alarme incendie ou de danger imminent. Personne sur place ne semblait comprendre, les yeux terrorisés, arrêtant de bouger. Nous apprenons plus tard sur la page Facebook de l’aéroport que des tirs de la fusillade ont transpercés des réservoirs de gaz et qu’il y a eu une fuite. Puis, le silence. Personne n’avait le coeur à la fête. Certains pleuraient et avaient des chandails du festival de la veille. On se doutait qu’ils y étaient. C’est donc après plus de 24 heures sans dormir et 12 heures d’aéroport/avion que nous sommes rentrés à Québec. Les larmes coulant sur mes joues sans que je puisses rien y faire, tellement vidée de mon expérience. Nous nous sommes rarement sentis aussi démunis, aussi loin et aussi petits.

Toutes mes pensées aux gens qui ont vécu de près ou de loin ce drame humain incroyable. À ceux qui y sont restés et leurs proches. Les sons et les bruits me font encore sursauter. Je me sens encore vidée. Cette nuit folle sur la Strip restera à jamais gravée dans mes souvenirs. Je me demande seulement si j’aurai à nouveau des souvenirs de notre mariage magique, si il reviendra le moment marquant de notre voyage. Car pour l’instant, j’ai l’impression de l’avoir oublié. Comme si les émotions avaient été trop fortes à gérer. Comme si le mal avait emporté sur le bon. Et ça, je ne le tolère pas. L’amour doit gagner. L’amour doit être plus fort.

pinterest

Crédit photo: Geneviève Lesieur

pinterestpinterestpinterestpinterest

La soirée du massacre sur la Strippinterestpinterestpinterest